1 | Introduction1
1Les émojis « sont des pictogrammes utilisés en majorité dans les genres de discours numériques […]. Ce sont des signes graphiques, iconiques (qui ressemblent à des objets), qui s’insèrent dans un système d’écriture : ils se placent sur l’axe syntagmatique […] et peuvent commuter sur l’axe paradigmatique » (Halté, 2023 : en ligne). La liste des émojis disponibles actuellement sur la plupart des dispositifs d’écriture numérique est établie par le Consortium Unicode, « société à but non lucratif [créée en 1991 et regroupant notamment Adobe, Airbnb, Apple, Google, Meta et Microsoft] qui se consacre au développement, à la maintenance et à la promotion des normes et des données d’internationalisation des logiciels, en particulier la norme Unicode, qui définit la représentation du texte dans tous les produits et normes logiciels modernes ».2 Les quelque 3 800 émojis actuels regroupent d’une part un ensemble de figures jaunes représentant des expressions faciales, emoticons inspirés du smiley créé par Harvey Ball et extrêmement productifs dans les énoncés,3 et d’autre part des pictogrammes représentant une main dans diverses positions ainsi que d’autres parties du corps, mais aussi des personnages, des objets, des animaux, des drapeaux, etc.
2Si l’étude des émojis connaît aujourd’hui un essor important lié à celui de la communication médiée par ordinateur, et si l’emploi de ces pictogrammes pour remplacer des mots est de plus en plus remarqué (voir par exemple Dürscheid & Siever 2017 ; Escouflaire 2021 ; Halté 2023), aucune étude systématique sur le rôle de constituant phrastique que peuvent jouer les émojis en français écrit n’a encore été entreprise à notre connaissance.4 L’objet de la recherche dont nous présentons ici les premiers résultats est précisément l’intégration des émojis à la chaîne syntaxique : il s’agit de rendre compte d’énoncés où des émojis sont dans une relation de dépendance syntaxique avec les autres mots d’une phrase, autrement dit où des émojis assument la fonction d’un syntagme ou constituant immédiat de la phrase. À partir d’un corpus d’énoncés recueillis sur les réseaux sociaux, cette analyse classe les types de constructions syntaxiques intégrant des émojis pour déboucher sur une caractérisation sémantique de ces derniers. Les résultats de l’analyse permettent ensuite d’interroger le statut de ces signes dans le système d’écriture du français, et d’examiner l’hypothèse selon laquelle ils marqueraient l’émergence de nouveaux logogrammes dans l’écriture alphabétique d’une langue particulière.
3Cette recherche sémiolinguistique s’intègre au projet ANR Amulex (Analyse multiplateforme de l’expression politique en ligne), projet de sciences de l’information et de la communication lancé en janvier 2024 qui vise notamment à saisir la critique du politique dans les commentaires d’interviews de candidats à l’élection présidentielle française de 2022 sur Instagram, Twitch, Twitter et YouTube. La base de données complète étant encore en cours de formalisation au moment où nous avons constitué notre corpus d’analyse, celui-ci est constitué d’énoncés5 extraits uniquement d’une partie des commentaires d’Instagram et de YouTube.
4Notre critère de sélection des énoncés, à savoir la dépendance syntaxique des émojis, n’étant pas directement automatisable, nous avons commencé par une exploration entièrement manuelle de la base de données, qui nous a conduite à sélectionner un petit nombre d’émojis qui s’actualisaient dans des énoncés pertinents. Nous avons ainsi retenu pour cette étude les 15 items suivants : 🤮, 🤢, 🤑, 👏, 😂, 💩, 💣, 🥰, 👎, 🍷, 🙏, 🤞, 🐟, 🤡 et 👍. Nous avons ensuite recherché de manière systématique des énoncés contenant ces émojis à partir du logiciel pgAdmin, pour sélectionner tous les énoncés pertinents. Notre corpus est ainsi constitué de 165 commentaires, dont 108 extraits d’Instagram et 57 de YouTube. Comparé aux quelques dizaines de milliers de commentaires consultés, ce petit nombre d’énoncés semble indiquer qu’il s’agit d’un phénomène émergent trop rare pour en projeter un fonctionnement sémiotique généralisable, mais il constitue néanmoins un échantillon d’énoncés attestés à partir duquel il est possible de poser des questions intéressantes sur le système d’écriture du français et sur les intégrations qu’il permet. Précisons que les exemples produits ici ont été nettoyés6 pour ne conserver que la phrase pertinente pour l’analyse. Nous n’avons pas, en revanche, corrigé les erreurs d’orthographe pouvant apparaître dans les énoncés.
5Remarquons enfin que les emplois analysés ici ne semblent pas spécifiques au genre du commentaire d’interview politique. Des emplois similaires se retrouvent en effet parmi les exemples présentés dans la littérature scientifique – notamment les références citées en bibliographie –, extraits de corpus variés, et dans des énoncés recueillis dans l’espace public et privé. Publicité, promotion commerciale, correspondance personnelle sur messagerie électronique, commentaires et posts sur les réseaux sociaux, avis sur les sites de commerce en ligne, paragraphes de présentation sur les sites de rencontre : sur tous les supports permettant l’insertion d’émojis,7 leur intégration syntaxique paraît gagner du terrain.8 Ce qui semble spécifique au genre dont notre corpus est issu, c’est donc davantage la thématique et les ressorts argumentatifs des commentaires, qu’ils contiennent ou non des émojis, mais aussi la manière dont certains émojis fonctionnent comme marqueurs idéologiques, ou du moins comme marque de ralliement politique (le cœur vert est par exemple essentiellement associé aux sympathisants écologistes tandis que le drapeau bleu blanc rouge est largement associé aux soutiens de l’extrême droite), ce qui ne constitue pas l’objet du présent article. Cette hypothèse d’une indifférence au genre appelle néanmoins une vérification ultérieure sur un corpus élargi à d’autres genres de discours.
6L’étude exploratoire présentée ici vise à rendre compte des modalités d’intégration syntaxico-sémantique des émojis occupant une position syntaxique dans une phrase et à interroger le statut sémiotique de ces unités graphiques particulières au sein du système d’écriture du français. Nous commencerons par présenter la typologie des constructions syntaxiques résultant de l’analyse du corpus, puis la typologie sémantique que ces constructions et les équivalents lexico-syntaxiques des émojis dans ces constructions permettent d’établir. Après avoir montré que ces émojis intégrés à la syntaxe présentent des propriétés lexico-sémantiques semblables aux autres unités lexicales, nous les considérerons comme des unités lexicales de la langue écrite et nous demanderons quel statut accorder à ces signes au sein du système d’écriture du français. Ainsi, partant d’une définition du graphème élargie aux signifiants minimaux de tout système d’écriture, qu’il soit idéographique ou phonographique, nous discuterons la nature graphémique des émojis pour examiner dans quelle mesure ils correspondent aux logogrammes définis par Anis (1988).
2 | Syntaxe et sémantique
2.1. Typologie des constructions syntaxiques
7L’analyse syntaxique du corpus conduit à distinguer quatre types de constructions dans lesquelles un émoji occupe une position syntaxique intégrée à une phrase. Notons cependant que les résultats ci-après valent uniquement pour ce corpus spécifique et ne préjugent pas de l’ensemble des possibilités d’emploi des émojis sélectionnés, qu’il s’agisse d’énoncés attestés dans d’autres corpus ou d’énoncés fabriqués.
2.1.1. L’émoji comme noyau prédicatif
8Ainsi, dans notre corpus, les émojis 🤮, 🤢, 🤑, 💩, 🥰, 👎, 👍 et 😂 apparaissent en premier lieu dans un syntagme attributif. Mais il convient de distinguer deux constructions distinctes de l’attribut, dans lesquelles ne s’actualisent pas les mêmes émojis.
9🤮, 🤢, 💩, 🥰, 👎, 👍 et 😂 peuvent occuper directement la position d’attribut du sujet, dans une phrase verbale comme en (1) ou dans une phrase averbale comme en (2) et (3).
C'était vraiment 👍
France inter 🤢 comme les autres
JLM = 💩
10Seuls 🤮, 🤢 et 😂, mais aussi 🤑, peuvent quant à eux constituer le complément de la préposition à dans un syntagme prépositionnel attributif, dans une phrase verbale comme en (4), ou dans une phrase averbale comme en (5) et (6).
Mme LAPIX est à 😂😂😂
Tous à 🤑🤑🤑🤑🤑🤑🤑
A 🤮 ce « journaliste »
11Les émojis 💣, 🙏, 🤞, 🤮 et 🥰 peuvent pour leur part constituer le noyau verbal de diverses constructions, mais le nombre d’occurrences dans le corpus est nettement plus restreint. On rencontre ainsi deux occurrences de 🤮 occupant la position de COD causatif du verbe faire comme en (7), une occurrence de 🥰 jouant le rôle de noyau d’une proposition infinitive comme en (8), et une occurrence de 💣, de 🙏 et de 🤞 suivant directement un pronom personnel sujet comme en (9).
Vous me faites 🤮 avec vos commentaires
Merci Monsieur Zemmour de nous respecter et de nous 🥰 !
On 🤞 ….. pour la suite
12L’exemple (10) présente par ailleurs le cas d’un émoji jouant le rôle de noyau verbal dans une phrase simple sans sujet réalisé, qui pourrait être considéré comme l’équivalent d’un verbe à l’impératif : on pourrait alors gloser la phrase par « vomissons sur la fachoïde ». La construction est telle que le syntagme prépositionnel sur la fachoïde ne peut être analysé que comme le complément direct de l’émoji.
@xxxx oui 🤮🤮🤮🤮🤮sur la fachoïde
2.1.2. L’émoji comme interjection
13Les émojis 👏 et 🙏 se rencontrent dans des constructions où ils jouent le rôle d’interjections9 (Halté 2019b). Étant donné l’objet de la présente étude, nous n’avons retenu que les occurrences dans lesquelles ces émojis manifestent leur intégration syntaxique en se combinant ou en s’intégrant à des syntagmes réalisés sous forme alphagrammatique.10 On les trouve ainsi en emploi absolu dans des phrases complexes constituées de mots-phrases coordonnés comme en (11), mais aussi réalisés avec un complément indirect comme en (12), (13) et (14).
Merci et 👏
👏👏 à @xxxx beau message.
👏 pour votre détermination, vos positions claires et optimistes.
🙏👏Hugo pour vos interviews
14Le complément indirect introduit par la préposition à de l’exemple (12) renvoie au bénéficiaire de la félicitation ou du remerciement, tandis que le complément indirect des exemples (13) et (14), introduit par la préposition pour, renvoie à l’objet du remerciement ou de la félicitation.
2.1.3. L’émoji comme noyau d’un groupe nominal
15Les émojis 💩, 💣, 🍷, 🐟 et 🤡 jouent le rôle de noyau nominal dans des groupes nominaux assumant différentes fonctions dans la phrase : le groupe nominal est ainsi COD de noyer en (15), COI de penser en (16), sujet de la proposition subordonnée relative périphrastique en (17), attribut du sujet en (18), complément du nom en (19) et mot-phrase correspondant à une injure en (20).
Pauvre nain bossu qui essaye de noyer le 🐟 pour faire oublier ses relations troubles
@xxxx on est les rois du plaisir. Je pense au 🍷etc.
VOILÀ CE QU EST CETTE 💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩
Vous n’êtes qu’un 🤡 vulgaire et caractériel
Les questions de 💩 !
@xxxx mais mange tes morts toi 😂😂😂petite 💩
2.2. Typologie sémantique des émojis
16Ces différentes constructions et les équivalents lexico-syntaxiques des émojis dans ces constructions permettent de distinguer quatre types syntaxico-sémantiques.
17Les émojis 🤮, 🤢, 🤑, 🥰, et 😂 apparaissent dans des constructions – complément de la préposition dans un syntagme prépositionnel attributif, COD causatif de faire ou noyau d’une proposition infinitive – où ils occupent une position que seul un verbe à l’infinitif peut occuper. Les émojis 💣, 🙏 et 🤞 apparaissent quant à eux à droite d’un pronom personnel sujet, c’est-à-dire dans une position typique de verbe conjugué. On peut donc considérer que dans ces emplois ces huit émojis renvoient à un procès, dans la mesure où ils jouent le rôle syntaxique de noyau verbal.
18Les émojis 🤮, 🤢, 💩, 🥰, 👎, 👍 et 😂 apparaissent par ailleurs directement en position d’attribut du sujet, c’est-à-dire dans des positions qui pourraient être occupées par un adjectif ou un adverbe, mais aussi par un groupe nominal ou un groupe prépositionnel. Étant donné leur construction, on peut considérer que dans cet emploi ces émojis renvoient à une qualité.
19Dans les énoncés de notre corpus, les émojis 👏 et 🙏 jouent le rôle d’une interjection en emploi absolu ou avec complément indirect, et correspondent respectivement à un mot-phrase exprimant des félicitations ou un remerciement : on peut donc considérer que dans ces emplois ils effectuent un acte de langage.
20Enfin, les émojis 💩, 💣, 🍷, 🐟 et 🤡 occupent la position de noyau d’un groupe nominal et renvoient dans ces emplois à un objet ou une matière.
21Si l’on s’en tient aux énoncés de notre corpus, chaque ensemble d’émojis paraît spécialisé dans ses constructions propres et ne semble pas pouvoir s’actualiser dans les autres constructions. Ainsi, dans l’exemple (7), l’émoji peut commuter avec 😂. En revanche une commutation avec 🥰 ou 👍 produit un effet étrange, tandis qu’une commutation avec 🍷 paraît inacceptable et produit un énoncé agrammatical.
Vous me faites 😂 avec vos commentaires
? Vous me faites 🥰 avec vos commentaires
?? Vous me faites 👍 avec vos commentaires
*Vous me faites 🍷 avec vos commentaires
22Cette restriction combinatoire semble cependant relever davantage de la construction spécifique (COD causatif de faire), du cotexte et de la signification globale de l’énoncé que des propriétés intrinsèques de l’émoji : on a vu par exemple en (8) que 🥰 peut occuper la position d’un verbe à l’infinitif ; par ailleurs, 💩 pourrait occuper la position de COD causatif de faire, et on peut imaginer un énoncé où 🍷 pourrait aussi bien être glosé par un nom (« vos commentaires me donnent envie de vin ») que par un groupe verbal à l’infinitif (« vos commentaires me donnent envie de boire (du vin/un coup) ») :
Vous me faites 💩 avec vos commentaires
Vos commentaires me donnent envie de 🍷
23Il conviendrait donc de procéder à une analyse distributionnelle minutieuse de ces différents émojis pour distinguer les contraintes combinatoires relevant des émojis eux-mêmes de celles relevant du cotexte, et plus largement du contexte d’actualisation, d’autant que des phénomènes de polysémie apparaissent, qui permettent à certains émojis de s’actualiser dans différentes constructions : nous y reviendrons plus loin.
24Pour raffiner la caractérisation sémantique de chacun de ces émojis, on peut en examiner les cooccurrents lorsqu’ils apparaissent dans des énoncés où ils n’occupent pas la position d’un syntagme mais sont utilisés en redondance avec des segments alphabétiques. Schneebeli (2017) remarque de fait que l’emploi de certains émojis présente une certaine stabilité référentielle, et qu’ils sont régulièrement utilisés avec des cooccurrents semblables. Explorer de manière approfondie cette hypothèse nous éloignerait ici de notre propos principal et impliquerait des développements qui excèderaient les objectifs du présent article. Nous tenons néanmoins à l’illustrer à travers le relevé des principaux cooccurrents et une sélection réduite d’exemples, qui sous-tendent la réflexion que nous esquissons ci-après sur la question des registres de langue.
25Les émojis 🤮 et 🤢 apparaissent souvent en cooccurrence avec les verbes vomir ou gerber, comme l’illustrent les exemples (27) et (28), mais aussi avec des adjectifs comme dégoûtant ou écœurant.
Pauvre Melanchon .. ridicule … a vomir 🤮 extrême gauche 🤮
Les 2 sont offusqués de la vérité pas de cet acte barbare a vomir 🤢 ces pseudos journalistes
26😂 apparaît régulièrement en cooccurrence avec le verbe (ou le nom) rire et surtout avec des locutions verbales comme se tordre de rire, éclater de rire, mourir de rire ou taper des barres, mais aussi avec des adjectifs comme mort de rire ou drôle, ou encore avec des interjections comme lol, ptdr ou mdr :
PTDRRRR DES PUNCHLINE JE SUIS EN FOU RIRE BRAVO 👏😂
27🥰 apparaît en général en cooccurrence avec les verbes aimer, admirer ou adorer, tandis que 👏 apparaît souvent en cooccurrence avec les interjections bravo – comme en (30) – ou félicitations, mais aussi avec le verbe applaudir.
Bravo👏👏
28🙏 apparaît non seulement en cooccurrence avec l’interjection merci, comme l’illustre l’exemple (31), mais aussi avec s’il vous plaît et ses variantes, ainsi qu’avec amen, alléluia et le verbe prier.
Merci Mr Mélenchon et bonne continuation 🙏🙏
29Enfin, 💩 apparaît surtout en cooccurrence avec le nom merde, mais on le trouve aussi associé à étron, tandis que l’on rencontre 💣 en cooccurrence avec le nom bombe.
2.3. Phénomènes lexico-sémantiques
30Les émojis possèdent par ailleurs des propriétés sémantiques généralement associées aux unités lexicales. On peut remarquer en premier lieu que certains d’entre eux présentent une relative synonymie : ainsi 🤮, 🤢 et dans une moindre mesure 🤑 apparaissent dans des constructions similaires, et leurs cooccurrents montrent un recouvrement partiel de leur sens.
31En second lieu, certains émojis sont polysémiques, ce qu’avaient déjà souligné Schneebeli (2017) et Le Floc’h (2020), et prennent différentes valeurs selon les constructions dans lesquelles ils apparaissent. Par exemple, l’émoji 💩 désigne plutôt une matière qu’un objet, et correspond à un nom qualifiant, ce qui lui permet d’entrer dans des constructions attributives non verbales à deux termes. On peut ainsi rapprocher les exemples (32) et (33), où l’émoji a une fonction attributive, et les distinguer de l’exemple (34), où il a une fonction référentielle. Cette différence de fonctionnement sémantique explique notamment que 💩 renvoie tantôt à une qualité et tantôt à un objet selon les constructions dans lesquelles il s’actualise.
Une journaliste 💩💩
Les questions de 💩 !
Marre d'acheter de la💩💩 pollué par les pesticides, les nanoparticules, les perturbateurs endocriniens etc....
32De même, 💣 peut renvoyer à un objet ou à un procès dans des constructions distinctes qui sélectionnent l’une ou l’autre signification. Dans la mesure où ce pictogramme représente un objet qui par nature produit un événement, l’emploi verbal de cet émoji dans l’exemple (36), opposé à son emploi nominal en (35), peut s’expliquer par métonymie.
Pas-de- questions biézer par les Journalistes malveillants bravo à vous ..Une 💣
Les Français en on marre de ta gueule macron tu💣💣💣2022
33On trouve par ailleurs dans le corpus une occurrence de 🙏 en position verbale après un pronom sujet, présentée dans l’exemple (38). L’émoji n’a plus alors la valeur d’une interjection effectuant un acte de langage comme en (37), mais celle d’un verbe renvoyant à un acte de langage.
🙏Monsieur JL MELENCHON
Je 🙏🏽 de toutes mes forces pour vous
34Enfin, 🤮 renvoie tantôt à l’attribution d’une qualité quand il correspond à un syntagme attributif, comme en (39), et tantôt à la réalisation d’un procès quand il correspond à un noyau verbal comme en (10) ou à un groupe verbal comme en (40).11
Ça c'est en réponse, c'est vous qui est 🤮🤮🤮🤮🤮
C’est une très mauvaise journaliste elle... 🤮🤢
35En troisième lieu, les émojis apparaissent souvent répétés en séries de plusieurs à la suite, et sont le lieu de l’expression hyperbolique des affects, comme le souligne Le Floc’h (2020). Ce procédé de modification des unités et syntagmes, qui correspond à une intensification par réduplication (voir Halté 2019b), semble spécifique aux émojis, quoique l’on en trouve par ailleurs des exemples en français (par exemple dans C’est pas joli joli), même s’il n’est pas très productif.
VOILÀ CE QU EST CETTE 💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩💩
36L’exemple (41) – déjà cité en (17) – peut ainsi être glosé par « voilà ce qu’est cette grosse merde », ou encore par « voilà ce qu’est cette putain de grosse merde qui pue ». La grossièreté de ces gloses n’a pas pour objectif de choquer le lecteur mais d’attirer pour finir son attention sur la question des registres de langue soulevée par les émojis. Certains cooccurrents de 🤮, 🤢 et 💩 relèvent du langage familier voire grossier – gerber, merde – tandis que d’autres relèvent du langage courant – vomir – ou trivial : étron. Les émojis subsumeraient en quelque sorte les registres, ou relèveraient d’un registre familier propre à la langue écrite qui obéit à des règles différentes par rapport à la langue orale : dans cette perspective, on peut considérer que la réduplication de 💩 dans l’exemple glosé précédemment évite une succession de grossièretés, voire atténue la grossièreté du propos, la représentation personnifiée de l’étron le rendant finalement sympathique.
2.4. Bilan de l’analyse
37L’analyse des constructions syntaxiques des émojis montre donc :
- que les émojis peuvent s’intégrer à la syntaxe du français et que les différents émojis se répartissent entre trois types de constructions syntaxiques, où l’émoji occupe la position d’un noyau prédicatif, correspond à une interjection avec ou sans complément, ou constitue le noyau d’un groupe nominal ;
- que ces différents types de constructions syntaxiques permettent de distinguer quatre types syntaxico-sémantiques d’émojis : ceux qui renvoient à une qualité, ceux qui renvoient à un procès, ceux qui effectuent un acte de langage et ceux qui renvoient à un objet ou une matière ;
- que ces émojis intégrés à la syntaxe présentent des propriétés lexico-sémantiques semblables aux autres unités lexicales, à savoir la synonymie, la polysémie, des procédés de modification spécifiques et des propriétés relatives aux registres de langue.
38Les résultats de cette analyse convergent ainsi vers l’idée de considérer les émojis comme des unités lexicales de la langue écrite, autrement dit comme des signes du système d’écriture du français.
3 | Des logogrammes dans l’écriture du français ?
39Nous proposons donc à présent de discuter de l’intégration de ces signes au système de la langue écrite, et de nous demander si l’on peut les considérer comme des graphèmes de l’écriture du français et à quel titre.
3.1. Les émojis sont-ils des graphèmes et de quelle nature ?
40Klinkenberg et Polis définissent les graphèmes comme les signifiants minimaux d’un système d’écriture susceptibles de renvoyer non seulement « à des unités de première (sémographie) et de seconde articulation (phonémographie) du langage […], mais encore à tout ce qui relève du linguistique au sens large, que l’on se situe dans le domaine du lexical, du grammatical (subsumant morphologie et syntaxe), ou du supra-segmental (prosodie) » (2018 : 15-16).
41Selon cette définition, les émojis que nous avons analysés peuvent être considérés comme des graphèmes : les propriétés syntaxiques et sémantiques qui émergent de l’analyse conduisent en effet à les considérer comme des unités de première articulation du langage, autrement dit comme des unités signifiantes.
42Selon la perspective de Klinkenberg (2018), les émojis dans ce type d’emplois notent des signifiés linguistiques ; ils peuvent donc être définis comme des idéogrammes. C’est d’ailleurs le point de vue défendu par Dürscheid & Siever (2017). Mais Klinkenberg et Polis précisent que les idéogrammes « renvoie[nt] à un contenu […] sans être strictement associé[s] à une prononciation particulière dans un système d’écriture donné » (2018 : 23). Il semble en effet que les émojis, dans notre corpus, peuvent être glosés – c’est-à-dire translittérés ou oralisés – de différentes manières. Ce ne seraient donc pas des logogrammes, ou signes de mots, tels que les définissent Klinkenberg et Polis, c’est-à-dire des idéogrammes stabilisés qui peuvent « être associés de manière univoque avec un lexème » (2018 : 24).
43Plusieurs arguments conduisent cependant à mettre en cause cette caractérisation d’idéogramme. Le premier est un argument épistémologique, relatif à la définition même de l’écriture : Klinkenberg (2018) et Klinkenberg & Polis (2018 : 22) considèrent l’écriture comme un système de signes secondaire, subordonné à la langue orale, où les signes sont des « signes de signes » ; ils considèrent donc que les signes d’un système d’écriture ont pour signifiant leur forme graphique et pour signifié une unité linguistique, autrement dit une unité de la langue orale. Or il nous semble qu’il faille prendre au sérieux l’idée que l’antériorité de l’oral par rapport à l’écrit soit empiriquement indémontrable, et qu’il faille révoquer en doute, au titre de précaution épistémologique, la primauté de l’oral et la subordination de l’écriture à la langue orale.12 De nombreux phénomènes écrits ne peuvent en effet s’expliquer comme des transpositions de l’oral, notamment tout ce qui relève de la matérialité et de la spatialisation de l’écriture (voir Cormier 2017, 2023). Plutôt que comme des signes de signes, les signes écrits doivent donc être considérés comme des signes à part entière, et il s’agit, en suivant Anis, de « rendre compte de la graphie d’une langue sans référence à la phonie, en tant que partie intégrante du système linguistique – et non en tant que code secondaire transcrivant la langue stricto sensu, qui est orale » (1983 : 31), dans une relative autonomie donc par rapport à la langue orale, sans nier pour autant les interdépendances qui existent entre langue écrite et langue orale.
44En second lieu, les propriétés et contraintes syntaxiques et sémantiques mises au jour par l’analyse des émojis intégrés à des phrases conduisent à formuler l’hypothèse qu’ils ont un fonctionnement et une signification spécifiques à une langue donnée, et s’intègrent de manière spécifique au lexique de cette langue. Escouflaire (2021) considère justement qu’ils sont utilisés comme des lexèmes dans ce type d’emplois.
45D’ailleurs, Harris, prenant exemple d’énoncés comme (42), considère qu’« il n’est pas question de l’intrusion d’un idéogramme dans une phrase alphabétique. C’est-à-dire qu’il n’est pas question de deux signes, dont l’un a remplacé l’autre » (1993 : 320). Et il poursuit : « S’il était vraiment question d’un idéogramme intrusif, il n’y aurait pas de raison pour supprimer la voyelle du pronom personnel ; car les idéogrammes ne se prononcent pas » (idem).
J’ ❤ ️Paris
46Or les énoncés de notre corpus montrent que les émojis qui s’y actualisent ont des correspondants lexico-syntaxiques dont ils partagent les propriétés morphosyntaxiques : dans l’exemple (42), la position du cœur ne peut être occupée que par un verbe conjugué à la première personne du singulier, et l’élision du pronom suppose un mot commençant par une voyelle ; dans la construction illustrée en (43) la position de l’émoji ne peut être occupée que par un verbe à l’infinitif ; et dans l’énoncé (44) elle ne peut l’être que par un nom féminin singulier.
Les médias sont à 🤮
T’as pas fini de dire de la 💩
47De plus, l’examen des cooccurrents des émojis montre que les émojis sont associés de manière privilégiée à certains lexèmes plutôt que d’autres.
48Enfin, dans la continuité des arguments précédents, il s’agit de considérer les émojis comme des unités signifiantes d’une langue écrite spécifique, c’est-à-dire comme des signes à part entière de cette langue, unités bifaces constituées d’un signifiant (graphique) et d’un signifié, le signifié n’étant pas un signe de la langue orale, comme le soutiennent Klinkenberg (2018) et Klinkenberg & Polis (2018). Plutôt que d’idéogrammes, nous proposons donc, ce que font d’ailleurs Abeillé & Godard (2021), de qualifier les émojis analysés de logogrammes, en suivant la définition qu’en donne Anis : « graphèmes correspondant à une unité significative, mot ou morphème » (1988 : 245). Étant donné sa sagacité et son intérêt pour les nouvelles technologies de l’écriture, il y a fort à parier que Jacques Anis aurait approfondi avec virtuosité l’analyse des émojis s’il avait survécu jusqu’à leur généralisation dans l’écriture numérique. Sa disparition précoce nous oblige malheureusement à nous contenter d’examiner comment sa définition des logogrammes peut être appliquée en l’état aux émojis.
3.2. Les émojis comme logogrammes
49Anis définit les logogrammes stricto sensu (&, §, $, £, auxquels peuvent s’ajouter €, @, ¥, #) comme des unités qui « se manifestent par une forme matérielle indécomposable (accessible sur les claviers des machines à écrire) et sont l’équivalent d’une séquence d’alphagrammes » (1988 : 139).
50Le caractère indécomposable des smileys – émojis représentant des visages affectant différentes expressions – peut être discuté : Halté propose ainsi de les décomposer en iconèmes, unités iconiques minimales porteuses de signification spécifique « qui permettent de distinguer deux signes iconiques présentant par ailleurs un certain nombre de traits similaires » (2019a : en ligne), comme la courbe concave ou convexe distingue par exemple 🙂 de 🙁. Il nous semble toutefois que les propriétés d’iconicité des émojis et leur origine pictographique ne se situent pas sur le même plan que la description de leur fonctionnement en synchronie, où ils se comportent comme des signes conventionnels de la langue (voir Bordon 2004 ; Bordon et al. 2004 ; Vaillant et al. 2009).
51Par ailleurs les émojis sont bien disponibles sur les claviers de téléphone ; ils ne sont certes pas directement disponibles sur les claviers d’ordinateur, mais la plupart des dispositifs d’écriture médiée par ordinateur, réseaux sociaux, messageries électroniques ou traitement de texte, proposent un répertoire d’émojis, ce que soulignent Dürscheid & Siever (2017).
52Enfin, il semble bien qu’on puisse substituer aux émojis que nous avons analysés une séquence de lettres plus ou moins stabilisée. Des variations restent possibles malgré les contraintes morphosyntaxiques : ainsi l’exemple (45) peut correspondre aussi bien à (46) qu’à (47), comme l’exemple (48) peut être translittéré aussi bien par (49) que par (50).
Les médias sont à 🤮
Les médias sont à vomir
Les médias sont à gerber
Voilà ce qu’est cette 💩
Voilà ce qu’est cette merde
Voilà ce qu’est cette crotte
53Cependant ces variations correspondent à différents registres de langue, et peuvent se retrouver pour certains logogrammes stricto sensu : ainsi l’exemple (51) correspond aussi bien à (52) qu’à (53) voire (54).
Ce livre coûte 3 €
Ce livre coûte 3 euros
Ce livre coûte 3 balles
Ce livre coûte 3 dollars
54Le fonctionnement des émojis serait-il donc plutôt à rapprocher de celui des chiffres arabes, dans la mesure où « un chiffre prend une valeur différente selon sa place dans une séquence » (Anis, 1988 : 140), ce qui est le cas pour certains émojis qui s’intègrent à différents types de constructions syntaxiques ? Nous nous permettrons de finir sur cette question et sur une discussion du statut linguistique des émojis largement ouverte.
4 | Conclusion
55L’analyse que nous proposons soulève en définitive plus de problèmes qu’elle n’en résout. Elle porte en premier lieu sur un corpus extrêmement réduit, constitué et traité manuellement : les hypothèses et les résultats produits pourraient sans doute être vérifiés et étayés par l’étude outillée de vastes corpus appartenant à des genres différents. D’autre part, si l’on admet que les émojis constituent des logogrammes dans une langue donnée, la question se pose de leur classification grammaticale au regard de leurs propriétés morphosyntaxiques : la caractérisation d’interjection, par exemple, pose problème, et pourrait-on concevoir de nommer verbes 🤮 ou 😂 ? Enfin, l’analyse d’exemples attestés devrait être complétée par une analyse distributionnelle propre à mettre au jour les contraintes combinatoires des émojis en distinguant celles qui relèvent des propriétés intrinsèques de ces signes de celles qui relèvent de leur contexte d’actualisation.
56Une partie des problèmes rencontrés provient du parti pris méthodologique adopté : l’enjeu de notre étude est d’opérer une analyse des emplois pour expliquer le fonctionnement syntaxico-sémantique des émojis et ainsi en établir la signification, en mettant de côté leur iconicité originelle et une équivalence mot-émoji fondée sur la reconnaissance visuelle. Mais, de fait, l’iconicité originelle d’un signe peut être réinterprétée, passer inaperçue, voire devenir indécelable, comme le montrent les idéogrammes chinois ou les hiéroglyphes égyptiens, et les phénomènes de polysémie et de synonymie mis au jour pour les émojis ne recouvrent pas ceux qui concernent les mots dont ils seraient les équivalents.
57Cette analyse d’un corpus de 165 énoncés intégrant des émojis entretenant avec leur cotexte des relations de dépendance syntaxique a néanmoins permis d’établir une typologie syntaxique et sémantique des emplois de ces émojis. Leurs propriétés lexicales ont conduit à définir ces signes comme des logogrammes correspondant à des lexèmes du français écrit. Bien que la caractérisation précise de ce statut sémiotique reste à approfondir, nous espérons avoir montré que le fonctionnement syntaxique et sémantique des émojis analysés plaide pour leur intégration au système d’écriture du français au titre de graphèmes. Il s’agit certes d’un phénomène émergent dont on peut difficilement anticiper la stabilisation ou l’évolution, mais l’emploi des émojis dans l’écriture numérique constitue néanmoins un phénomène déjà ancré dans l’usage, qui ouvre désormais un champ d’investigation linguistique et non seulement sémiotique.
58Afin de préciser la typologie syntaxico-sémantique des émojis, il faudrait en premier lieu élargir le corpus à d’autres émojis et à un plus grand nombre d’énoncés, mais aussi examiner si ces signes sont susceptibles de s’actualiser dans d’autres constructions syntaxiques. Bien que l’un des intérêts de notre étude réside dans le fait qu’elle porte sur des énoncés attestés, cette typologie, que l’on peut qualifier maintenant de lexicale, peut également être affinée en procédant à diverses manipulations, comme esquissé dans les exemples (21) à (26), qui montrent que l’emploi des émojis est soumis à un jugement de grammaticalité. Un examen précis du cotexte et des contraintes qui pèsent dessus – comme la possibilité de faire suivre 🤮 de la préposition sur, ou 👏 des prépositions à ou pour avec des valeurs différentes – contribuera également à préciser l’analyse. Ce critère d’intégration des émojis à la grammaire représente d’ailleurs un argument supplémentaire pour considérer ces signes comme faisant pleinement partie de la langue écrite.
59Pour affiner par ailleurs la caractérisation sémantique de chacun des émojis, on envisagera d’approfondir l’analyse de leurs cooccurrents alphagrammatiques, dans l’optique d’éprouver l’hypothèse selon laquelle à force d’être employés en redondance avec certains lexèmes, les émojis finissent par hériter des propriétés lexicales et sémantiques de ces lexèmes et par pouvoir s’y substituer. Ce processus n’impliquerait pas cependant qu’un émoji corresponde à un lexème unique de la langue orale ni que sa signification et son fonctionnement syntaxique recouvrent exactement ceux de ses cooccurrents, d’autant que chaque émoji possède justement plusieurs cooccurrents possibles.
60L’autre hypothèse qu’il s’agira enfin de vérifier, dans une perspective contrastive, est que les émojis, en s’intégrant à la syntaxe de langues particulières, adoptent un fonctionnement syntaxique et sémantique spécifique à ces langues et donc distinct d’une langue à l’autre.13 Cela confirmerait qu’ils constituent certes un système de notation international, comme l’alphabet latin pour toutes les langues qui en ont établi leur écriture, mais que leur valeur comme unité d’un système d’écriture ne se définit qu’au sein de ce système. Une nouvelle confirmation qu’aux ambitions de langage universel résiste la diversité des langues et des usages.
- 1 Je remercie vivement les relecteurs dont les commentaires sagaces m’ont permis de préciser la réflexion mais aussi de mesurer l’étendue des problèmes soulevés par cette étude exploratoire et d’appréhender les approfondissements à prévoir.
- 2 Information recueillie sur le site du consortium, unicode.org/consortium/consort.html, consulté le 7 mai 2025 (nous traduisons).
- 3 Voir Halté pour une présentation de l’histoire des émojis et des précisions terminologiques : les emoticons, pictogrammes dessinés, succèdent, sans les remplacer, aux émoticônes, « pictogrammes fabriqués à l’aide des signes issus du code ASCII […] : lettres, signes de ponctuation, etc. » (2023 : en ligne).
- 4 Signalons la récente étude de Zappavigna & Logi (2024), Emoji and Social Media Paralanguage, qui analyse les émojis dans une perspective linguistique mais que nous n’avons pas encore pu consulter. Magué et al. (2020) mentionnent la possibilité pour les émojis de remplacer un syntagme, ce qui leur confère des caractéristiques sémantiques et syntaxiques proches des catégories lexicales auxquelles ils se substituent, mais leurs analyses portent essentiellement sur les fonctions de segmentation des émojis. Le Floc’h (2020) mentionne également la possibilité de leur substitution aux mots mais s’intéresse surtout à la symbolique visuelle de ces signes pour affirmer une identité dans une perspective marketing. Dürscheid & Siever (2017) et Escouflaire (2021) développent quant à eux une réflexion plus précise sur la fonction référentielle des émojis et s’interrogent sur les termes de leur intégration syntaxique, sans entrer cependant dans le détail des analyses.
- 5 Les exemples présentés ici ont été anonymisés (en remplaçant notamment les pseudonymes introduits par @ par xxxx), et un Plan de gestion des données du projet AMULEX, conforme au RGPD, a par ailleurs été déposé sur la plateforme de gestion de l’ANR.
- 6 Nous avons ainsi supprimé le cotexte gauche et/ou le cotexte droit lorsqu’ils n’étaient pas directement pertinents pour l’analyse et la compréhension de l’exemple.
- 7 Qu’il s’agisse de lecture à l’écran ou de supports imprimés, par exemple dans le cas des affiches publicitaires.
- 8 Cette affirmation intuitive appelle néanmoins confirmation à travers des analyses statistiques et une comparaison en diachronie.
- 9 La qualification d’interjection appelle des nuances, dont le développement excèderait cependant l’objet du présent article. Bravo et merci, employés pour féliciter ou remercier, sont classés par Le Robert parmi les interjections, mais dans la mesure où ces mots, qui peuvent former un énoncé à eux seuls mais aussi recevoir un complément, appartiennent par ailleurs à la catégorie du nom, Abeillé & Godard (2021) les décrivent comme des particules de discours. Nous n’approfondirons pas ici les réflexions sur ce point car elles impliqueraient non seulement une analyse précise des emplois de bravo et merci, mais surtout une analyse de 👏 et 🙏 qui justifierait leur assimilation à ces deux lexèmes ou du moins une comparaison systématique de leurs possibilités d’emplois. Or le parti pris de la présente étude est d’analyser les emplois des émojis sans préjuger de leur translittération possible.
- 10 Dans la perspective autonomiste d’Anis, selon laquelle « une langue […] possède une forme de l’expression phonique et une forme de l’expression graphique qui, bien qu’en interaction, peuvent être analysées et décrites indépendamment » (1988 : 85-86), les alphagrammes correspondent aux graphèmes alphabétiques, c’est-à-dire aux lettres de ce qu’il appelle « l’alphabet élargi » du français (1988 : 90), qui intègre les signes diacritiques et contient 36 unités.
- 11 L’exemple (40) admet différentes gloses qui ne conduisent pas à la même interprétation syntaxico-sémantique : « elle me donne envie de vomir » ou « elle me fait vomir » ou encore « elle est à vomir » ou « elle est répugnante ». Dans les deux derniers cas l’émoji correspond davantage à une qualité qu’à un procès, mais la possibilité qu’il occupe soit la position d’un verbe, comme en (6) et (10), soit la position d’un syntagme attributif comme en (39), confirme sa polysémie.
- 12 C’est ce que l’on peut inférer de la discussion de la prévalence et de la primauté de l’oral sur l’écrit menée dans les chapitres 1 et 2 de la première partie de l’ouvrage d’Anis (1988 : 9-65) et dans le chapitre 22 de l’ouvrage de Harris (1993 : 355-370).
- 13 Nous n’avons pas encore rencontré dans la littérature scientifique d’étude qui rende compte des différents usages des émojis selon les langues ni des variantes socio-culturelles de leurs significations, mais Internet regorge d’articles qui soulignent la variation entre générations ou groupes sociaux, mais aussi la variation interindividuelle (voir par exemple l’article du Midi Libre: https://www.midilibre.fr/2025/03/27/decryptage-les-emojis-ont-ils-vraiment-un-sens-cache-comme-dans-la-serie-adolescence-carton-planetaire-sur-netflix-12592827.php) et les différences culturelles qui caractérisent l’emploi des émojis (voir par exemple la page de la plateforme d’apprentissage des langues Babbel : https://fr.babbel.com/fr/magazine/signification-des-emojis-dans-le-monde ).


