1Le problème de l’orthographe française est comme figé depuis de nombreuses années, pris entre plusieurs injonctions contradictoires. D’un côté, ses multiples incohérences et son imposante morphographie silencieuse rendent l’orthographe difficilement appropriable et enseignable. D’un autre côté, les paniques morales et les réactions virulentes déclenchées à chaque tentative d’évolution la rendent quasi-intouchable depuis plus d’un siècle. Ajoutons à cela le fait qu’une mauvaise maitrise orthographique est bien souvent perçue, à tort, comme un signe de faible capacité intellectuelle et peut engendrer des difficultés tant au niveau social que professionnel. Par conséquent, cela en fait une compétence valorisée dont on peut difficilement se passer. De plus, avec la généralisation des échanges numériques, sa maitrise n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui où quotidiennement la plupart des citoyens lisent et écrivent.
2Cela fait longtemps que l’orthographe représente un sujet d’inquiétude et cette situation n’a pourtant donné lieu à aucune mesure corrective d’ampleur. Il y a près de vingt ans, Chervel (2007) envisageait les trois pistes de solution suivantes : i) pédagogique (programmes de français) ; ii) didactique (méthodes d’enseignement) ; iii) orthographique (réforme).
3Mais il n’était pas très optimiste sur leur chance de succès. Selon lui, il n’y avait pas de place dans les programmes pour ajouter des séances d’orthographe et un redressement rapide de la courbe des performances grâce à des innovations pédagogiques n’était pas possible (en plus des difficultés à les mettre en œuvre dans les cursus). Quant à une réforme de l’orthographe, il ne voyait pas très bien comment l’appliquer sans déclencher une levée de boucliers. Il en tirait la conclusion que la maitrise de l’orthographe risquait d’être de plus en plus réservée à une élite, ce qui ne parait guère souhaitable.
4Prenant acte de cette situation de blocage qui perdure, nous nous proposons, dans cet article, d’envisager les futurs possibles de l’orthographe française et des pratiques scripturales. Premièrement, nous assistons depuis des siècles à une scission grandissante entre français parlé et « français orthographique1 » (Kihm, à paraitre). La morphographie silencieuse en est sans doute l’exemple le plus éclatant. Or, certains secteurs de la morphographie ne sont pas maitrisés par une majorité de scripteurs, comme le montrent Benzitoun & Flesch (2024) au sujet de l’accord du participe passé. Ou alors ils posent de grandes difficultés d’apprentissage, y compris en langue maternelle. Dans ces conditions, ne risque-t-on pas de voir émerger, à terme, deux langues distinctes s’éloignant de plus en plus l’une de l’autre, ce qui irait dans le sens de l’hypothèse diglossique défendue notamment par Zribi-Hertz (2013) ?
5Deuxièmement, l’omniprésence des correcticiels orthographiques et grammaticaux ainsi que les progrès de l’« intelligence artificielle générative » vont avoir des effets sur les pratiques des scripteurs. Nous allons nous retrouver dans une situation où une partie importante des francophones ne dominera ni le code orthographique, ni certaines autres dimensions littéraciques. Dans ce contexte, les compétences scripturales pourraient être de plus en plus souvent déléguées à la machine.
6Près de vingt ans après la postface rédigée par Chervel (Ibid. 2007), la situation dans laquelle nous sommes semble lui donner raison, malgré les rectifications orthographiques de 1990 qui sont désormais censées être enseignées, et des évolutions du côté des travaux de recherche en didactique. Mais il faut désormais ajouter une quatrième piste qu’il n’avait pas envisagée : les avancées rapides des technologies numériques. Contrairement aux générations précédentes, l’informatique pourrait bien venir pallier les carences dans ce domaine. En effet, l’usage du correcteur orthographique s’est généralisé et l’intelligence artificielle générative permet de produire des textes orthographiquement rigoureux. Cette situation comporte des risques qu’il est important d’évaluer. Par exemple, il se pourrait que les personnes en insécurité linguistique fassent plus confiance à la machine qu’à leurs propres intuitions. À l’avenir, on pourrait donc voir de plus en plus de personnes déléguer à des outils informatiques la connaissance du code orthographique. Cela représente un enjeu démocratique majeur pour les années qui arrivent.
7Dans une première partie, nous parlerons de la trajectoire prise il y a longtemps pour donner accès au plus grand nombre au monde de l’écrit, laquelle devrait continuer à structurer nos politiques publiques. Ensuite, nous aborderons la question de l’enseignement de l’orthographe et de la place respective entre écriture manuscrite et écriture numérique dans un contexte scolaire. Dans une troisième partie, nous évoquerons l’impact potentiel des agents conversationnels et de l’intelligence artificielle. Pour finir, nous envisagerons les bénéfices d’une réforme de l’orthographe.
1 | L’accès au monde de l’écrit
8Avant même la naissance du français, la question s’est posée de donner accès à la lecture des textes en latin ou au moins à la compréhension de la lecture à haute voix faite par d’autres (Banniard 1989). À l’époque, il s’agissait principalement de textes religieux, éloignés du latin vulgaire utilisé au quotidien, lesquels textes étaient incompréhensibles pour une partie de la population. Ainsi, cela fait longtemps que l’accès à l’écrit représente une question importante, ce qui montre une conscience ancienne de la distance qui existe entre des écrits liturgiques ou savants et la langue (ou les langues) parlée utilisée au quotidien. D’ailleurs, la langue française est sans doute née d’un écart grandissant entre un latin écrit et parlé devenant peu à peu une langue étrangère et une langue romane parlée s’en éloignant progressivement. Cela aboutira notamment au concile de Tours en 813 recommandant l’usage de la langue vulgaire au lieu du latin pour les sermons.
9Sept siècles plus tard, l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) imposera de rédiger les actes officiels en « langage maternel francoys » et plus en latin. De nouveau, l’argument avancé est celui de la compréhension des textes. À la même époque, on retrouve la question de l’accessibilité de la langue écrite et de son lien avec l’oral à propos plus spécifiquement de l’orthographe (Meigret 1545). L’écrit est alors réservé à une partie restreinte de la population et peu de Français sont en mesure de lire ou de rédiger un texte.
10Au XVIIe siècle, l’Académie française opte pour une orthographe à tendance plutôt étymologique comportant, entre autres, de nombreuses lettres silencieuses. Une des raisons était de pouvoir distinguer les « gens de lettres » des « ignorants ». Par exemple, elle a recommandé d’écrire rhythme jusqu’en 1878 et sçavoir jusqu’en 1740. Bien que des simplifications aient été introduites dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les choix de départ ont laissé des traces et l’ensemble n’a jamais été uniformisé, ce qui ne rend pas l’enseignement aisé. De plus, l’instruction est restée pendant longtemps l’apanage d’une portion limitée de la population. Cependant, la situation change au cours du XIXe siècle.
11Avec la loi Guizot (1833) puis les lois Ferry (1881), l’instruction primaire est rendue obligatoire. La maitrise de la lecture et de l’écriture progresse rapidement. Au cours du XIXe siècle, on passe d’environ 30% à près de 100% de la population qui signe son acte de mariage (Pélissier & Rébaudo 2004). En 2022, d’après les résultats fournis par l’INSEE, 10% des adultes rencontreraient des difficultés à l’écrit, parmi lesquels 4% seraient en situation d’illettrisme (Bentoudja & Murat 2024). Depuis la fin du XIXe siècle, le nombre de personnes capables de lire et d’écrire a donc progressé de manière fulgurante.
12En résumé, nous sommes passés, en un peu plus d’un millénaire, de la question de la langue dans laquelle le pouvoir doit s’adresser à la population (adaptation des textes à oraliser, passage du latin au français) à une volonté de diffuser les compétences littéraciques au plus grand nombre. Ce progrès de la société française, profondément humaniste, est fondamental pour l’autonomie et l’émancipation des individus. De nos jours où le langage écrit est omniprésent, la lecture et l’écriture représentent des aptitudes indispensables. Mais force est de constater que derrière la volonté de démocratisation se cachent d’importantes inégalités dans l’accès à l’écrit, signe que le processus n’est pas allé à son terme.
13En contexte scolaire, cela fait des décennies que les difficultés de maitrise de l’orthographe sont observées (Manesse & Cogis 2007 ; Eteve & Nghiem 2022) et que les inégalités sociales dans ce domaine sont pointées du doigt (Bourdieu 1982 ; Lahire 1993). Sans doute l’orthographe elle-même est-elle en partie responsable de cette situation (Blanche-Benveniste & Chervel 1969), mais aussi le temps scolaire consacré à son enseignement qui a décru au fil des années2. Or, même à l’époque où l’enseignement était plus centré sur l’orthographe et comportait plus d’heures, sa maitrise ne s’est pas généralisée. On peut en avoir un aperçu en lisant les courriers du Corpus 14 ou en regardant le pourcentage de personnes en difficultés avec l’écrit en fonction de la génération (6% pour les 18-24 ans contre 14% pour les 55-64 ans, d’après Bentoudja & Murat 2024).
14Dans la population générale adulte, il est possible que la situation soit en réalité meilleure que ne le laisse présager les résultats obtenus durant la scolarité. Mais on manque d’évaluations en dehors du contexte scolaire. Toutefois, l’étude menée par Martinez & Ranty (2019), s’appuyant sur les contributions de 250 000 personnes dans le cadre du Grand Débat3, montre qu’il y a seulement 1,8 % d’erreurs parmi les 130 millions de mots produits. Les contributions étaient faites sur internet, il est donc possible qu’un correcticiel ait été utilisé par au moins une partie des scripteurs. Toujours est-il que le nombre d’erreurs est relativement faible. D’autres études devront être menées pour affiner les connaissances sur le niveau réel en orthographe dans la population générale.
2 | L’orthographe dans un contexte d’enseignement
2.1. Difficultés de diffusion des bonnes pratiques
15Du côté des méthodes d’enseignement innovantes, les recherches actuelles montrent des résultats prometteurs (Brissaud & Cogis 2011 ; Cogis, Fisher & Nadeau 2015). Des effets positifs sont obtenus lorsque l’orthographe est prise comme un objet de réflexion et non d’application de règles apprises par cœur. Malheureusement, ces approches « nouvelles » ont du mal à se diffuser en dehors de la sphère universitaire, en partie sans doute à cause du conservatisme lié à l’enseignement de l’orthographe et de la grammaire. De plus, elles sont en concurrence avec un marché de l’édition, assez conservateur lui aussi, qui publie régulièrement des ouvrages à l’efficacité non-prouvée et ne tenant pas compte des connaissances dans le domaine. On peut citer par exemple Finies les fautes (MaitressAdeline 2022) dont la plus-value principale parait être le soulignement et l’utilisation de différentes couleurs de feutres, ou « les méthodes révolutionnaires » de Gaignard dans les ouvrages de la collection Hugo et les rois. Cette collection reposant sur des histoires mettant en scène des difficultés orthographiques n’a à notre connaissance jamais donné lieu à une évaluation scientifique malgré une communication commerciale très positive.
16Autre secteur vendant du rêve au sujet de l’apprentissage de l’orthographe : les plateformes numériques de remise à niveau. Il s’agit d’entreprises privées à but lucratif qui entretiennent l’illusion qu’il est possible d’acquérir rapidement et efficacement des compétences orthographiques. Par exemple, le Projet Voltaire, leader sur le marché, vante l’obtention d’un niveau « très correct » au bout de seulement dix heures d’utilisation là où les experts parlent plutôt de dix ans pour acquérir une certaine aisance. On pourrait tout de même penser que, pour une remise à niveau avec des adultes ayant déjà suivi un cursus scolaire primaire et secondaire, quelques heures devraient suffire. Ce n’est pas le cas. Benzitoun (2023) montre des résultats mitigés avec un groupe d’étudiants de 1ère année de sciences du langage ayant très majoritairement obtenu un baccalauréat général. À noter que la plateforme écri+, développée à l’initiative de laboratoires de recherche français, sera peut-être plus efficace étant donné qu’elle propose des activités plus diversifiées et plus en phase avec les données de la recherche.
17Ainsi, l’orthographe française est confrontée à trois visées contradictoires. Premièrement, dans les discours politiques et médiatiques, on trouve des appels réguliers à un retour des méthodes traditionnelles : dictées, étiquetages en parties du discours, apprentissage de tableaux de conjugaison… Pourtant, ces méthodes n’ont pas disparu de l’enseignement et n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité. Deuxièmement, l’apprentissage de l’orthographe est une tâche longue et fastidieuse, même avec des méthodes éprouvées, et peut durer une partie importante de la vie d’un individu. Troisièmement, des entreprises vantent des résultats rapides en quelques heures ou quelques semaines à partir de méthodes relativement traditionnelles matinées de nouvelles technologies. C’est le cas du Projet Voltaire, qui, sous couvert d’intelligence artificielle, recycle les cacographies, un type d’exercices abandonné par le ministère de l’Instruction publique lors de la réforme pédagogiques des années 1880 (Piron 2009). Cette activité consistant à repérer des erreurs dans des phrases peut déclencher la mémorisation de la forme erronée au même titre que la forme correcte (Rey, Pacton & Perruchet 2005), surtout si elle n’est pas accompagnée d’une réflexion orthographique.
18Si cette situation perdure, le risque est grand de voir de plus en plus d’élèves se désintéresser de l’apprentissage de l’orthographe et se tourner vers des solutions technologiques compensant leurs lacunes, en lien avec le développement de l’écriture numérique.
2.2. Écriture manuscrite ou numérique ?
19La situation actuelle dans les systèmes éducatifs des pays francophones est le recours à l’écriture manuscrite pour les dissertations en français et une large part des travaux écrits, au moins pour les premier et second degrés. Le recours aux ordinateurs et aux tablettes est l’exception plutôt que la règle et la plupart des examens se déroulent sur papier. Mais comme le dit Grégoire (2021), la situation pourrait évoluer dans les années à venir. Il cite le Plan d’action numérique du système d’éducation québécois, lequel a l’intention de faire migrer toutes les épreuves nationales en mode numérique.
20Étant donné l’omniprésence des téléphones, tablettes et ordinateurs dans les sociétés contemporaines, il pourrait sembler souhaitable d’amorcer ce virage. Mais cela ne risque-t-il pas d’accentuer le fossé entre les élèves maitrisant l’orthographe et ceux qui pourraient déléguer cette tâche à la machine ? Entre ceux qui auraient appris à réviser leurs textes et ceux qui n’auraient pas acquis cette compétence complexe ?
21Du côté des aspects positifs, l’écriture numérique et les correcticiels pourraient alléger la charge cognitive pour peu que l’élève soit rompu à l’écriture au clavier. En effet, les correcticiels automatisent le repérage des erreurs, ce qui peut faciliter le travail de correction orthographique (Grégoire ibid.). Certains logiciels, comme Antidote, proposent en plus des rétroactions. Cependant, à propos d’Antidote, Grégoire (Ibid.) signale que la variété des fonctionnalités et des rétroactions proposée par ce dernier, fort utile pour des scripteurs aguerris, gêne ou n’est pas utilisée par les élèves en cours d’apprentissage. La limitation à la seule correction est la règle.
22C’est dans cette perspective que Grégoire (Ibid.) a voulu vérifier dans quelle mesure l’utilisation d’un correcticiel permettait de diminuer le nombre d’erreurs en orthographe. Les résultats tirés de cette étude montrent que, pour des élèves francophones canadiens de 16 ans, l’utilisation d’Antidote permet de réduire de manière significative le nombre d’erreurs d’orthographe grammaticale et lexicale. Cela n’est pas le cas pour les élèves qui utilisent uniquement un traitement de texte sans correcticiel. Avec des élèves plus jeunes (10-11 ans), on observe également une diminution du nombre d’erreurs, mais l’attrait des suggestions automatiques semble bloquer les opérations de révision dévolues normalement à l’apprenti scripteur et ainsi, potentiellement, l’apprentissage de compétences dans ce domaine.
23Pour l’instant, on dispose d’assez peu de travaux scientifiques sur l’utilisation du numérique en contexte scolaire concernant les compétences scripturales. L’étude de Grégoire (Ibid.) montre cependant qu’il n’existe pas d’amélioration d’autres compétences scripturales que l’orthographe avec l’utilisation de correcticiels. En outre, si les performances orthographiques s’améliorent, cela ne dit rien des compétences. L’outil permet de réduire automatiquement le nombre d’erreurs, mais il est difficile de se positionner quant à son effet sur la progression des compétences des élèves dans le domaine orthographique. On peut faire l’hypothèse que le choix entre plusieurs propositions de correction oblige l’apprenant à réfléchir et que cette réflexion est synonyme d’apprentissage. À noter que, sans le correcticiel, les textes rédigés par les élèves sont meilleurs quand ils sont manuscrits.
24Du côté de la motivation des élèves, la balance semble pencher du côté du numérique d’après l’étude de Deneault & Lavoie (2020). Mais quand on tient compte de plus de paramètres, là encore c’est plutôt l’écriture manuscrite qui l’emporte. Ce qui amène les deux autrices à une conclusion nuancée :
Nos résultats suggèrent que les deux modalités d’écriture pourraient offrir des avantages différents pour l’enseignement : le crayon permettrait aux élèves de s’approprier progressivement les conventions de l’écrit et de les mémoriser, alors que le clavier et ses outils de correction les aideraient à faire moins de fautes, nourrissant dès lors leurs perceptions de compétences qui, conjuguées à l’intérêt suscité par l’écriture au clavier, contribueraient à leur motivation à écrire. (Ibid. : 80)
25Il parait peu pertinent de continuer à utiliser exclusivement l’écriture manuscrite en contexte d’enseignement et d’évaluation. D’autant que l’ordinateur est de plus en plus utilisé pour la prise de notes durant les enseignements. Dans la région Grand Est par exemple, un ordinateur est même distribué à l’ensemble des lycéens et les manuels sont au format numérique. De plus, l’omniprésence du numérique dans la vie professionnelle et personnelle rend nécessaire une évolution dans ce domaine. La question se pose donc de faire évoluer les compétences scripturales à l’ère du numérique au terme de la scolarité obligatoire et d’inventer et de tester les méthodes d’enseignement qui vont avec. Cela pourrait passer, par exemple, par l’intégration des rétroactions des logiciels dans les activités de réflexions métagraphiques, comme cela s’est fait pour l’anglais (Wilson, Olinghouse & Andrada 2014).
3 | Technologie et évolution des pratiques
26Les avancées technologiques récentes ont un impact sur les pratiques linguistiques difficiles à évaluer et anticiper. Va-t-on conserver un ensemble de canaux ou bien l’un va-t-il s’imposer aux détriments des autres ? Ainsi, l’augmentation du nombre de messages vocaux échangés par téléphone pourrait remettre sur le devant de la scène langagière la langue parlée après des années où ce sont plutôt les messages écrits qui se sont généralisés (SMS, réseaux sociaux, courriels). Ces messages vocaux, transcrits à l’aide d’un logiciel de reconnaissance automatique de la parole, pourraient être lus par le destinataire. Ainsi, on pourrait avoir le choix entre écouter ou lire le contenu des messages vocaux. Il est possible que de telles pratiques se développent dans les années à venir, ce qui aura nécessairement un impact, là encore, sur la motivation à apprendre l’orthographe. Mais il semble tout de même peu vraisemblable que la nécessité de rédiger des textes écrits disparaisse, étant donné l’apport de l’écrit dans le champ de l’intelligence humaine (Goody 1979 ; Ong 2014). D’autant que le langage écrit ne peut se réduire à une simple transcription d’un message conçu à l’oral.
27Les agents conversationnels utilisant « l’intelligence artificielle générative », dont le plus célèbre est ChatGPT, vont avoir un impact, eux aussi, globalement sur les compétences littéraciques futures et plus spécifiquement sur la motivation que les élèves auront à apprendre l’orthographe. Ces logiciels pourront jouer le rôle d’assistants de rédaction à la manière des outils d’assistance à la traduction. Il est même possible que de plus en plus de personnes les utilisent pour rédiger des textes à leur place sans aucune intervention humaine ou bien des interventions minimales. Il faudra observer dans les années qui viennent l’évolution des usages et les améliorations de cette technologie. Là encore, cela fait peser des risques sur notre souveraineté humaine à nous exprimer librement. Si la technologie fait aussi bien ou mieux que l’humain, comment consentir les efforts nécessaires pour savoir accorder les participes passés ou pour distinguer les différentes graphies des verbes se terminant par /E/ ?
28La communauté scientifique n’est pas épargnée par ces risques et certaines revues donnent déjà des consignes encadrant clairement le recours à l’intelligence artificielle, tant pour la rédaction que pour l’expertise des publications4. Cela dépasse largement la seule dimension orthographique et touche notamment à la question du plagiat et à la traçabilité des sources.
29Par ailleurs, les environnements numériques ont une inclination pour la formalisation. Ainsi, plus le code orthographique sera univoque (sans variante ou tolérance graphique), meilleurs seront les outils numériques. Et on assiste déjà à cette rigidification de l’orthographe, un certain nombre d’environnements privilégiant par défaut l’orthographe ancienne ou traditionnelle à l’orthographe post-1990. Le correcteur orthographique de Gmail en est un bon exemple, de même que la plupart des outils proposés par Google, lequel souligne systématiquement par défaut les graphies proposées par les rectifications de 1990. Quant au traitement de texte Word, il est possible de le paramétrer pour choisir l’orthographe que l’on souhaite appliquée (rectifiée ou non). Mais par défaut, c’est bien l’orthographe ancienne qui est la forme de référence. La technologie est donc l’alliée inattendue du purisme et du conservatisme5.
30En face des évolutions de l’enseignement, des pratiques et de la technologie, il faut également s’intéresser à l’orthographe elle-même. Une rationalisation de l’orthographe ne pourrait-elle pas la rendre plus facilement appropriable et ainsi venir contrebalancer les risques que fait peser le transfert de compétences humaines vers les machines ?
4 | La piste d’une réforme de l’orthographe
31Concernant une éventuelle réforme de l’orthographe, des initiatives récentes ont été prises pour promouvoir cette solution (Gruaz 2018 ; Van Raemdonck 2018 ; Abeillé et al. 2023), mais force est de constater qu’elles n’ont pas encore donné lieu à des applications concrètes à large échelle. L’histoire des tentatives de réforme au cours du XXe siècle, retracée par Keller (1999), montre que le sujet est sensible et les chances de réussite fort limitées. La dernière en date, celle de 1990, était d’ampleur relativement modeste. Malgré cela, plusieurs décennies plus tard, elle n’est toujours pas enseignée massivement en France. On peut tout de même noter des avancées du côté des rectifications orthographiques de 1990 sur le plan institutionnel, mais à 30 ans de distance et sans que ce soit véritablement visible sur le terrain.
32Les principaux changements à apporter à l’orthographe française contemporaine sont connus depuis longtemps. Il s’agit de la suppression des pluriels en -x pour généraliser les pluriels en -s (cailloux > caillous), des doubles consonnes lorsqu’elles ne se justifient pas par la prononciation (annonce > anonce mais ennui ne change pas) et de l’accord du participe passé lorsqu’il est accompagné de l’auxiliaire avoir. Il y a également la suppression ou la substitution de lettres grecques et similaires (pharmacie > farmacie ; technique > tecnique).
33Cette rationalisation de l’orthographe, pour reprendre le terme de l’association ÉROFA6, pourrait permettre d’en faire, enfin, un objet de réflexion appropriable à partir de règles et non d’innombrables séries d’exceptions. Les enjeux liés à une plus grande régularité de l’orthographe sont perçus depuis longtemps, comme en témoignent des citations que l’on peut glaner au cours de grands évènements de l’Histoire de France.
34Par exemple, après la Révolution française, La Convention de 1794 proclame :
Le Comité d’instruction publique présentera un rapport sur les moyens d’exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau de la langue française. Il présentera des vues sur les changements qui en faciliteront l’étude et lui donneront le caractère qui convient à la langue de la liberté. (Revue pédagogique 1891 : 514-515)
35Après la seconde guerre mondiale, le Plan Langevin-Wallon (1947) prévoyait également une rationalisation de l’orthographe :
Réforme de l’orthographe
La Commission considérant la charge présente qu’une orthographe irrationnelle
et reposant souvent sur des fondements linguistiques peu sûrs fait peser sur
notre enseignement et sur la diffusion – très menacée – du français à
l’étranger, après avoir discuté et approuvé dans son ensemble le projet de
réforme de l’orthographe dont elle avait confié l’élaboration à MM. Hubert
Pernot et Charles Bruneau, en recommande l’adoption comme hautement
désirable dans les plus brefs délais et estime que la réforme ne pourra être
effectivement réalisée que si elle devient la règle et est imposée à ce
titre à toutes les publications7.
36La même demande a déjà été formulée un siècle plus tôt, après la mise en œuvre de la loi Guizot.
Le gouvernement, qui fait plus d’efforts que jamais pour généraliser l’instruction ; les philanthropes de toutes les opinions qui le secondent ; ceux qui veulent le bienêtre du peuple, son amélioration matérielle et morale, tous doivent désirer une réforme qui peut seule généraliser l’instruction primaire. (Féline 1851 : 18)
37On le voit, la réforme de l’orthographe est étroitement liée à un souci de démocratisation et de diffusion du français. Malgré les échecs, l’application récente des rectifications orthographiques de 1990 dans les écoles des cantons de Suisse romande, la récente synthèse publiée en 2024 sous l’égide du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) intitulée Rationnaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner et les expérimentations concernant l’enseignement critique de la grammaire (Thibeault & Maynard 2024) sont sources d’espoir. L’enseignement critique amène les apprenants à se poser des questions sur les objets enseignés et ainsi, on peut le supposer, à mieux comprendre la pertinence d’une rationalisation de l’orthographe. Toutefois, la probabilité d’une modification substantielle de l’orthographe à court terme est assez limitée.
5 | Conclusion
38Anticiper l’évolution des pratiques orthographiques, comme toute prédiction, est une tâche quasi-impossible. Nous nous sommes attelé, modestement, à dessiner quelques pistes qui devraient faire l’objet d’études approfondies et d’un accompagnement politique et institutionnel. En effet, il va être nécessaire de procéder à des choix fondamentaux étant donné la place accordée à l’écriture numérique dans les sociétés contemporaines. L’un d’entre eux est celui de savoir si l’on veut que la maitrise des compétences orthographiques continue d’être un objectif commun. Le risque est de déléguer entièrement à la machine des aptitudes qui devraient être du ressort de l’individu et ainsi d’attenter à la liberté de pouvoir s’exprimer librement par écrit. Les textes rédigés par les individus seraient alors soumis aux choix d’entreprises privées et de leurs algorithmes, ce qui ouvrirait la porte à un encadrement des formes linguistiques. Comme nous l’avons vu, pour l’instant, cette situation a pour conséquence le renforcement ou l’accompagnement du conservatisme orthographique.
39En conclusion, les questions principales que nous aimerions soulever sont les suivantes :
- La technologie est-elle un frein ou, au contraire, un moteur en vue d’une réforme de l’orthographe ? Si les logiciels parviennent un jour à une qualité quasi-parfaite, une réforme de l’orthographe pourrait devenir inutile. À l’inverse, une réforme de l’orthographe pourrait s’avérer incontournable pour continuer à faire en sorte que les individus maitrisent cette compétence et que les outils informatiques ne soient là que pour aider (à l’image de la calculatrice pour les calculs).
- Va-t-on assister à un regain de la variation orthographique pour contourner la modération automatique, ce que l’on voit déjà sur les réseaux sociaux ? Les trucages orthographiques permettent de contourner les outils de modération, ce qui pourrait avoir des conséquences sur les usages.
- Est-il souhaitable que l’on entérine le fait qu’une partie de la population ne domine pas l’intégralité de l’activité d’écriture et de céder une part de cette compétence à la machine ? Si les défenseurs de l’orthographe actuelle continuent de rester intangibles tout en défendant un égal accès à la maitrise de la langue française, cela pourrait aboutir à une solution technologique pour les uns et pas pour les autres, ce qui est contraire à leur objectif proclamé.
40En définitive, la technologie ne représente pas forcément une menace pour l’enseignement de l’orthographe : la calculatrice n’a pas empêché de continuer à apprendre le calcul. C’est plutôt une manière de réduire la charge cognitive durant l’activité d’écriture. Mais tout ceci nécessite réflexion et accompagnement. Or le peu de travaux scientifiques sur l’enseignement des compétences orthographiques à l’aide des correcticiels prenant comme langue d’enseignement le français laisse craindre des évolutions non encadrées.
41L’ouverture du monde de l’écrit au plus grand nombre est sans doute un des fondements de nos sociétés démocratiques contemporaines. L’accès à l’écriture et à la lecture s’est développé de manière exponentielle au cours des XIXe, XXe et XXIe siècles. Malgré cela, des inégalités persistent et le développement du numérique est venu modifier rapidement les pratiques. Dans ce nouveau contexte, il est bien évidemment souhaitable de continuer à avancer du côté de la démocratisation de l’écrit. Pour ce faire, sans doute faudra-t-il coupler des méthodes d’enseignement ayant fait leur preuve avec un accompagnement à l’utilisation des outils numériques. Le développement de correcticiels disposant de rétroactions adaptées à des apprenants de différents niveaux représente également une piste prometteuse. Mais si l’on souhaite continuer à défendre l’objectif d’une maitrise généralisée de la compétence orthographique, une rationalisation de l’orthographe nous parait hautement souhaitable. Le danger, si la situation actuelle perdure, c’est que les générations futures soient dépendantes de béquilles informatiques pour écrire.
- 1 À la suite de Kihm (à paraitre), nous considérons qu’orthographe et français écrit sont deux dimensions à distinguer. On peut écrire en français sans forcément maitriser son orthographe.
- 2 Si le temps d’enseignement annuel hebdomadaire a décru, signalons toutefois que la durée des études s’est fortement allongée, ce qui a sans doute permis un rééquilibrage du niveau dans la population générale. Dit autrement, à un même âge, les élèves ont une maitrise de l’orthographe plus faible, mais il est possible qu’une fois adultes, cet écart se réduise voire disparaisse.
- 3 Le Grand Débat national est une consultation qui a eu lieu, à l’initiative du président de la République française, après le mouvement dit « des gilets jaunes ». Il s’agissait de cahiers de doléances sous format électronique ou papier. Dans l’étude, seules les contributions sur internet ont été retenues.
- 4 Nouvelle politique sur l’utilisation des outils d’intelligence artificielle dans les manuscrits soumis au JAMC [https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37669792/].
- 5 Une réflexion sur les conséquences potentielles des outils numériques est également proposée par Citton (2022).
- 6 L’association ÉROFA travaille depuis de nombreuses années sur une rationalisation de l’orthographe française, dans les lignées des études proposées par Nina Catach. Elle met à disposition sur son site internet [https://www.erofa.org] une large documentation sur le sujet.
- 7 Ce projet a été rédigé dans le cadre du Conseil national de la Résistance, mais n’a jamais vu le jour.


